Skip to content

Le Point : 18 septembre 2008

18 septembre 2008

Karim Achoui refait parler de lui. L’avocat du milieu publie cette semaine, au Cherche Midi, un livre intitulé « Un avocat à abattre ». Il y désigne un commissaire de police pouvant être le commanditaire de sa tentative d’assassinat le 22 juin 2007. Le Point a mené l’enquête. Exclusif.

Jean-Michel Décugis, Christophe Labbé, Xavier Monferran et Olivia Recasens

«L’homme en noir s’apprêtait à me tirer dessus. Je hurlais non ! Il devait être tellement sûr de son coup qu’il n’avait pas pris la peine de baisser la visière de son casque . » Ce 22 juin 2007, à 22 h 45, boulevard Raspail, en plein Paris, l’avocat des voyous Karim Achoui vient d’être atteint de deux balles de 11.43 alors qu’il quitte son cabinet. A l’époque, sur son lit d’hôpital, Karim Achoui avait accusé la police d’avoir envoyé des tueurs pour l’exécuter. Personne ne l’avait pris au sérieux. Il faut dire que Me Achoui traîne une réputation sulfureuse. Le 6 octobre, l’avocat comparaîtra pour « complicité d’évasion » au côté de son ancien client, le braqueur Antonio Ferrara.

Plus d’un an après sa tentative d’assassinat, Karim Achoui réitère ses accusations dans un livre, « Un avocat à abattre » (1). Cette fois, il laisse entendre qu’un commissaire de police-qu’il désigne nommément-aurait demandé à l’un de ses indics de le descendre. Une thèse folle qui ne tient pas la route. Avant même sa parution, le livre a mis en ébullition le parquet de Paris et la place Beauvau. Laquelle menace de porter plainte. Reste que l’avocat exploite habilement les zones d’ombre du dossier, où apparaissent en filigrane les relations troubles qu’entretiennent parfois flics et indics.

Depuis le 18 avril, Ruddy Terranova, un voyou d’une cité des Yvelines, dort à la prison de la Santé, soupçonné d’être l’homme qui a tiré sur l’avocat. Un voyou pas comme les autres, puisqu’il était jusqu’au 20 octobre 2007 l’indic du patron de la Brigade régionale d’enquêtes et de coordination (BREC) de Versailles. Ruddy Terranova, petit caïd de 30 ans converti à l’islam en prison, s’est fait connaître en faisant le coup de poing à la mosquée de Mantes-la-Jolie. Alors qu’il est « accroché » comme témoin dans une tentative d’assassinat, un policier de la Crim’ de Versailles le présente au patron de la BREC. Un flic à la réputation sans faille, blessé par un forcené il y a quelques années. Le commissaire recrute Terranova en novembre 2006. Quand l’indic se retrouve incarcéré au centre pénitentiaire de Meaux après une rixe, le policier ne le laisse pas tomber. Par deux fois, il ira lui rendre visite derrière les barreaux. Et, le jour de sa sortie de prison, c’est au commissaire X que Ruddy Terranova réserve son premier appel.

Pourtant, le 21 décembre 2007, le chef de la BREC balance son « tonton ». Dans un courrier adressé à sa hiérarchie que Le Point a pu consulter, le policier écrit : « J’ai été avisé que l’individu qui avait ouvert le feu sur M. Achoui Karim le 22 juin dernier pourrait être le dénommé Ruddy Terranova né le 23/7/1978 à Marseille. » Et de poursuivre : « Je précise que cet individu était inscrit pour mon compte au bureau central des sources du Service interministériel d’assistance technique (SIAT) depuis novembre 2006 et jusqu’en octobre 2007, date à laquelle j’ai demandé sa radiation suite à une série d’incidents qui m’avait convaincu de son instabilité et de sa versatilité chronique . » Le commissaire principal X fournit également un mobile : « Terranova pourrait avoir agi pour le compte de Djamel Hakkar, frère d’Hamid Hakkar, originaire de la cité Pablo-Picasso à Nanterre et proche de Antonio Ferrara, et cela notamment afin d’éteindre une dette de 50 000 euros. Jacques Haddad, figure du grand banditisme, pourrait avoir servi d’intermédiaire. »

Aucun mobile.

Le commissaire ajoute à sa lettre des indications précieuses pour l’enquête, en l’occurrence les numéros des deux téléphones portables que Terranova a ouverts sous de fausses identités. Ce que ne précise pas le commissaire principal X et que Karim Achoui a découvert dans le dossier d’instruction, c’est qu’entre le 19 mai et le 16 décembre 2007 pas moins de 310 appels ont été passés entre le policier et son indic. La veille de la tentative d’assassinat, le 21 juin 2007, Terranova appelle le portable professionnel du commissaire X à 17 h 23 depuis Mantes-la-Jolie et à 20 h 55 depuis la rue de Mogador, à Paris. Entre ces deux appels, l’indic prend soin d’éteindre son portable pour éviter d’être localisé par les bornes téléphoniques. Or ce soir-là, à 20 h 30, en sortant de son cabinet, l’avocat aperçoit « deux grands types casqués » qui semblent l’attendre et paraissent surpris de le voir accompagné de trois personnes. « Grâce à eux, vraisemblablement, il ne s’est rien passé ce soir-là », confie au Point Karim Achoui.

Le lendemain, jour de la tentative d’assassinat, le même manège se reproduit. A 10 h 48, Terranova appelle durant cent treize secondes le même portable de la BREC, puis coupe son téléphone, qu’il ne rallumera que le 23 juin à 1 h 20 du matin. Ce jour-là, l’indic téléphone en début d’après-midi au commissaire X, qui le rappelle en début de soirée à son domicile pendant plus de six minutes. Dans son livre, Karim Achoui raconte qu’à partir de ce moment Terranova casse la puce de son téléphone pour en acheter une autre sous une fausse identité. Dès lors, l’indic et le commissaire auraient repris leurs échanges téléphoniques jusqu’au 16 décembre 2007. Et ce, alors que le patron de la BREC a fait radier son indic du fichier de la Siat depuis deux mois. «J’ai même appris qu’il m’avait désigné en faisant courir le bruit que j’étais un ripoux, que j’étais à sa botte et que c’est moi qui lui donnais des infos », précise-t-il dans son audition devant le juge.

Impossible d’imaginer que le patron de la Brec ait pu, comme le laisse entendre Karim Achoui, commanditer la tentative d’assassinat contre l’avocat. Néanmoins, il est surprenant qu’un commissaire à la tête d’un service entretienne un contact aussi régulier avec un petit « tonton » de banlieue. Dans la police, les indics, c’est le sujet tabou. « En PJ, on ne fait pas d’affaires sans indic. Pour ramener l’info, on est parfois obligé de mordre sur la ligne jaune. Mais ce qui se passe dans l’arrière-cuisine, on évite de le raconter », explique un officier du 36, quai des Orfèvres. Toutefois, depuis 2003, de gros efforts ont été faits pour normaliser le traitement des sources.

Auditionné le 8 juillet par le juge, le commissaire X a décrypté les raisons de ses échanges téléphoniques répétés avec son indic au moment de la tentative d’assassinat contre l’avocat. « Il me donnait des renseignements très précis sur un projet d’attaque de dabistes (2) mettant en cause un délinquant chevronné . » Dans le PV dont Le Point a pris connaissance, la suite est estampillée « secret ». Et le commissaire de poursuivre : « Avec le recul, je me demande s’il ne s’est pas servi de cette affaire pour masquer son projet réel, en m’appâtant sur un objectif qui me paraissait très intéressant […] Je n’ai jamais été au courant de son projet, autrement j’aurais immédiatement communiqué . » Devant le juge, Terranova continue, lui, à nier son statut d’indic, selon son avocat, Michel Konitz.

Une explication qui ne convainc pas Me Achoui : « Au mieux, il savait et a laissé faire, et dans ce cas c’est non-assistance à personne en danger. Au pis, il l’a commandité. » Dans son livre, Karim Achoui révèle l’existence d’une lettre de menace qui aurait été interceptée par l’Administration pénitentiaire. Terranova y demanderait au commissaire X de le faire sortir de prison, sous peine de le faire plonger avec lui. Interrogé par Le Point sur les accusations portées dans le livre, le policier a fait valoir son « devoir de réserve ».

L’avocat prend un malin plaisir à pointer une autre bizarrerie : dans son courrier du 21 décembre où il dénonce son indic, le patron de la BREC indique « à toutes fins utiles » : « un sac de sport a été découvert le 14 septembre 2007 à Limay (78), contenant notamment une arme de poing Smith & Wesson calibre 357 magnum, des munitions, une cagoule noire, un pantalon de motard de marque BHL taille XXXL et un blouson de motard marque Bering taille XXXL ». Et d’ajouter lors d’un contact fin septembre 2007 : « Ruddy Terranova m’a affirmé que cette arme et que ces effets vestimentaires lui appartenaient. »

Or, comme l’a confirmé au Point le ministère de l’Intérieur, le contenu de ce sac de sport n’a toujours pas été versé au dossier de l’instruction sur la tentative d’assassinat. A la demande d’Achoui, le juge a ordonné l’analyse de l’arme retrouvée dans le sac, même si elle n’est pas du même calibre que celle utilisée contre l’avocat.

Dans l’affaire Achoui, quatre voyous ont été mis en examen, dont le commanditaire présumé, Djamel Hakkar, pour lequel la justice n’a aucun mobile…

1. « Un avocat à abattre », Le Cherche Midi.

2. Employé chargé d’alimenter en argent frais les distributeurs automatiques de billets.

No comments yet

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :