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Le Monde : 6 juillet 2007

6 juillet 2007

Me Achoui contre la police
Karim Achoui, le 19 juin 1999, à Paris.

Trois policiers campent, 24 heures sur 24, devant la chambre de l’avocat Karim Achoui, 39 ans, à l’hôpital européen Georges-Pompidou. Grièvement blessé par balles dans un guet-apens, le 22 juin, Me Achoui est un « miraculé », selon son propre mot. Pour nombre d’observateurs, cette tentative d’assassinat porte la marque du « milieu » : deux hommes casqués l’attendaient à la sortie de son cabinet parisien ; ils pilotaient un scooter pour s’enfuir ; des projectiles de calibre 11,43 ont été retrouvés.

Me Achoui, lui, est d’un autre avis : on aurait voulu faire croire à une exécution classique du « milieu ». Pour cet avocat, qui compte dans sa clientèle les caïds du grand banditisme français – tels les frères Hornec ou Antonio Ferrara -, la police judiciaire parisienne serait impliquée dans le drame. « 5 % des flics sont des voyous », affirme-t-il. Et il précise : « Pour certains flics, en particulier une frange de la brigade de répression du banditisme (BRB), j‘étais l’homme à abattre. C’est facile, pour eux, d’instrumentaliser des jeunes qui défilent dans leurs locaux, ou de demander un service à un indic. Cela ne coûte pas un euro à l’Etat et la hiérarchie policière n’est pas informée. »

L’accusation n’est même pas voilée. « Des allégations aussi grossières ne peuvent être que de nature à discréditer leur auteur », répond Christian Flaesch, directeur par intérim de la police judiciaire parisienne. Les services de police judiciaire et Me Achoui entretiennent des relations houleuses, surtout depuis qu’il a été renvoyé aux assises. L’avocat est soupçonné d’avoir joué un rôle dans l’évasion de la maison d’arrêt de Fresnes de son client, le braqueur multirécidiviste Antonio Ferrara, le 11 mars 2003. Parmi les éléments retenus contre lui figurent des écoutes téléphoniques. Dans son ordonnance de mise en accusation, le juge conclut : « C’est en pleine connaissance de cause que Karim Achoui a fait donner le top départ » de l’évasion.

Il s’appuie sur le témoignage d’Hocine Kroziz, un surveillant de prison poursuivi dans le dossier, qui a rapporté cette conversation entre deux truands : « On passera par le maton ou le baveux pour faire passer le feu vert au petit. » Le « petit », c’est Ferrara, incarcéré à Fresnes. Et le « baveux », selon les policiers, serait son avocat, Karim Achoui, à qui les conspirateurs auraient donné « dix boulons », soit 10 000 euros. Son ex-épouse, Yacout Bouzeiene, témoigne : « Il serait capable de ce genre de choses, à 1 000 %. Le soir de l’évasion, il était très agité. Ce sont les voyous qui le nourrissent. »

Me Achoui, de son lit d’hôpital, réfute ces accusations dans un dossier « absolument vide ». « J’aurais foutu ma carrière en l’air pour 10 000 euros ? Et je serais chargé de donner un top par télépathie, ou via un collaborateur qui travaillait pour moi depuis six mois ? Ce dossier a été monté par la BRB. J’ai été mis en examen le 28 novembre 2005. Le dossier a été fermé le 15 mars 2006. Pendant ce temps, j’ai été entendu une seule fois deux heures ! »

La BRB, ce service de police judiciaire parisien spécialisé dans la traque des malfrats, avait signé un rapport de synthèse, le 1er décembre 2005, sur l’évasion de Ferrara. On y trouve quelques pages très sévères sur Me Achoui : « Il s’est incontestablement brûlé les ailes au contact de ces malfaiteurs de haut vol avec lesquels il aimait s’afficher. (…) Les investigations menées depuis mars 2003 ont permis de mettre en lumière le fonctionnement plus que douteux du cabinet Achoui ». Puis la BRB indiquait : « Achoui profitait de son emprise psychologique sur certaines de ses employées, parfois en relation avec le milieu délinquant, pour les rétribuer ou non selon sa volonté, voire pour les forcer à se présenter comme avocates alors qu’elles ne l’étaient pas. »

Ce rapport est contesté et dénoncé par Karim Achoui, qui annonce son intention, lors du procès en assises, d’en « faire citer tous les rédacteurs par l’intermédiaire de (ses) avocats ». En somme, le pénaliste plaide déjà sa propre cause en perspective du procès à venir.

Peu avant son agression, Me Achoui avait dénoncé une tentative d’infiltration de son cabinet par la police. « Le 4 juin, j’ai été informé que l’une de mes secrétaires renseignait un service de police, assure Me Achoui. J’ai informé le bâtonnier et licencié la secrétaire. Je suis persuadé que l’attentat contre moi est lié à cette infiltration. »

Là encore, la police judiciaire dément. « Il est faux d’affirmer qu’un service de PJ ait tenté d’infiltrer le cabinet de Me Achoui, explique Christian Flaesch, cela aurait été aussi dangereux qu’inefficace. Mais la brigade criminelle se tient prête à recueillir toute information que Me Achoui souhaiterait lui donner. » L’avocat a déjà été entendu à trois reprises par des membres de la brigade criminelle, qui se sont rendus à son chevet ; il les a trouvés « très professionnels ». «  Je leur ai donné des pistes très précises, avec certains noms que j’ai pu identifier, dit-il. Ces noms ne sont pas liés à des dossiers que j’ai traités, mais à cette tentative d’infiltration. »

 

15 000 EUROS EN ESPÈCES

 

Pourtant, les dossiers qui occupent son cabinet ne sont pas neutres. Sa réputation de fêtard, de flambeur, de camarade de virée des grands bandits est établie pour les policiers. « Je ne suis l’ami d’aucun de ces garçons », assure Karim Achoui, qui estime qu’un certain racisme se serait exprimé dans l’acharnement policier à son égard, lui le fils de Kabyles. « En 1997, j’avais la plus grosse clientèle de banditisme en France, j’étais l’équivalent d’un avocat comme Jean-Yves Lienard, souligne-t-il. Mais lui, il n’a pas été encombré par les étiquettes qu’on me colle. » Et les 15 000 euros en espèces, qu’il avait sur lui au moment du guet-apens ? « J’avais eu 9 clients dans la journée. Faites le calcul. »

Guillaume Gloaguen a été le collaborateur de Karim Achoui entre janvier 2004 et février 2006. Au terme de ce stage, il fut heureux de quitter le cabinet pour s’installer à son compte et guérir son ulcère à l’estomac. « Je supportais de moins en moins l’atmosphère, explique-t-il. Ce qui est arrivé à Karim est loin d’être surprenant. Il est même étonnant que ce ne soit pas passé plus tôt. » L’avocat se souvient que Me Achoui avait développé un fonctionnement à deux vitesses. « Il ne s’occupait pas beaucoup des petits clients, dit-il. Quand ils appelaient, il prétextait un double appel ou une audience pour raccrocher. Les gros clients, par contre, étaient traités en direct. Très peu de choses filtraient. »

Le 25 mars 2005 reste une date marquante pour le jeune pénaliste. Alors que Me Achoui est absent du cabinet, rue de Rennes à Paris, plusieurs hommes de main d’un client roumain, sorti voilà peu de prison, les séquestrent. Ils veulent voir Achoui, furieux de ses prestations. « On a envoyé un texto à Karim avec la mention SOS, le nom du client et le cabinet. Le lundi suivant, un garde du corps prenait position dans les bureaux », se souvient Me Gloaguen. « C’est faux, s’insurge Me Achoui. Un client mécontent voulait me voir, ce qui est normal. J’étais alors à l’Opéra. Les choses se sont réglées le lendemain. »

Gérard Davet et Piotr Smolar
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